Le Puits des amours mortes, de Howard Barker
traduit de l’anglais par Pascale Drouet
Titre original : In the Depths of Dead Love
Lieu et date d’écriture : Brighton, 2016
Création : The Coronet Theatre, Londres, 2017
Publication : Oberon Books, ville ?, 2016
Version française :
Date traduction : 2021
Publication : Éditions Théâtrales, Montreuil, à paraître
Résumé :
Dans la Chine ancienne, le poète Chin se voit contraint à l’exil. Il acquiert un terrain ingrat avec un puits dont la particularité est d’être sans fond et donc prisé par ceux qui sont animés d’intentions suicidaires. Chin établit une tarification et se met humblement à la disposition de ses très temporaires clients. Très temporaires ou pas, car Madame Hasi lui rend visite tous les jours, sans parvenir à faire le grand saut. Le seigneur Ghang s’introduit subrepticement chez Chin pour lui demander d’aider sa femme, Madame Hasi, à en finir en la poussant dans le puits. En retour, le seigneur Ghang fera rappeler Chin d’exil. Le poète, perturbé, hésite, sans pouvoir néanmoins se résoudre à cette action. C’est le Seigneur Ghang lui-même qui, à l’improviste, viendra serrer sa femme contre lui et, sans crier gare, sauter avec elle dans le puits.
Note d’intention ou commentaires éventuels
Le puits des amours mortes a la force universelle d’une fable, une fable qui nous invite à une ré- flexion sur le suicide et sur une forme très peu conventionnelle d’euthanasie. Entre dialogue et monologue, entre action et inaction, les personnages, qui tous gravitent autour de cet étrange puits, se dévoilent peu à peu et nous emmènent vers un dénouement à couper le souffle. Or le mystère demeure entier. Le théâtre de Barker n’a rien de didactique. Comme celui de Shakespeare, il nous offre différents points de vue, nous donne à entendre une polyphonie discursive dont nous seuls choisissons la résonance ; le questionnement qu’il suscite, à travers l’interaction de ses personnages et l’atmosphère inquiétante que ses didascalies excellent à créer, est toujours à plusieurs entrées : linguistique, éthique, émotionnelle.
Cette pièce, dans laquelle le personnage principal est un poète, nous propose de réfléchir aux enjeux de la langue, à ses registres, au choix des mots, à la frontière ténue qui sépare le dicible de l’indicible. Le langage a-t-il un rôle à jouer dans le passage à l’acte ? Trouver le mot juste, est-ce une nécessité, voire une priorité ? Le terme « euthanasie » n’est prononcé à aucun moment, et pourtant n’est-ce pas cela-même que le Seigneur Ghang espère de Chin et qu’il est prêt à monnayer ? Ainsi le dramaturge nous confronte-t-il à un dilemme d’ordre éthique : aimer profondément autrui, est-ce le dissuader à tout prix de mettre fin à ses jours et le retenir contre son gré dans la vie d’ici-bas, ouest-ce, au contraire, entendre véritablement sa volonté d’en finir, aussi étrange et choquante puisse-t-elle paraître, et l’aider à l’accomplir ? Chien, le seigneur Ghang, chacun apporte, avec une émotion tout en retenue, la réponse qu’il croit être la bonne. Leur réaction, in fine, nous ramène à une question immémoriale : que signifie aimer au sens plein du terme et comment, et jusqu’où, cela peut-il s’exprimer ?
Magnifique de fragilité et de grâce, Madame Hasi poursuit imperturbablement sa ligne de fuite entre ces deux hommes.
L’auteur :
Né à Dulwich en Angleterre en 1946, Howard Barker est dramaturge, poète et peintre et met également en scène ses propres pièces avec sa troupe « The Wrestling School ». Il réside à Brighton. Son théâtre, transgressif comme l’est toute grande œuvre, place au premier plan l’une des principales interrogations philosophico-artistiques de notre époque : le jeu entre l’esthétique et l’éthique, la crise de la représentation du monde de l’après-Auschwitz. C’est l’une des voix les plus originales du théâtre anglais et il renouvelle radicalement la dramaturgie contemporaine. Il écrit pour la scène (théâtre, opéra, marionnettes) mais aussi pour la télévision, la radio et le cinéma, soit au total à ce jour plus de soixante-dix textes. Ses principales pièces sont parues à Londres chez John Calder, puis chez Oberon Books.
La traductrice :
Pascale Drouet est professeur de littérature britannique à l’Université de Poitiers, ville où elle réside depuis 2004. Spécialiste du théâtre de la Renaissance, elle est l’auteur de plusieurs monographies, dont Mise au ban et abus de pouvoir. Essai sur trois pièces tragiques de Shakespeare (2012), De la filouterie dans l’Angleterre de la Renaissance. Études sur Shakespeare et ses contemporains (2013), Shakespeare and the Denial of Territory (2021). Parallèlement à ses activités universitaires, Pascale Drouet traduit des textes contemporains : récit (Alberto Manguel, La Perle d’Estrémadure. Une histoire de l’île de Ré, Atlantique & Escampette), poésie (Emily Grosholz, Enfance, Lambert-Lucas ; Galway Kinnell, Quand on a longtemps vécu seul, Nouvelle Escampette ; Howard Barker, Elle à 80 ans toujours si tellement, Éd. Théatrales ; In a High Room. Poèmes choisis, Les Compagnons d’Humanité) et théâtre (Howard Barker, Ce qui évolue, ce qui demeure ; Je me suis vue ; Marcella de Ulloa, ou la dernière toile de Vélasquez, Éditions Théâtrales ; David Greig, Dunsinane ; Îles lointaines, PUM ; Pavel Drabek et Josh Overton, La Pícara, ou l’incroyable histoire de la nonne-lieutenant, PUM).